Imago : Paysages révélés
Résidence de recherche-création photographique
du 25 août au 14 septembre 2025
La filature du Mazel, Le Mazel, Notre Dame de la Rouvière, 30570 Val D'Aigoual
Imago : Paysages révélés, série de 8 photographies, 120 x 90 cm
papier satin extra white 270g, interventions en gravure à la pointe sèche
© Tipoume / ADAGP
Depuis plusieurs décennies, les forêts témoignent silencieusement d’un bouleversement écologique majeur : Sécheresses accrues, fragilisation des sols, dérèglement des régimes hydriques. Dans les Cévennes, la forêt d’Exception du Mont Aigoual incarne cette tension : Forte d’une biodiversité riche, se régénérant seule, elle résiste et s’adapte au changement climatique de plus en plus insistant. Fruit d’un reboisement historique d’essences variées, nourries de la vitalité de ses sols, cette forêt mosaïque se présente comme une archive vivante, un organisme pluriel qui nous raconte une autre version du paysage.
Dans le cadre de la résidence « Imago : Paysages Révélés », je propose d’explorer la forêt de l’Aigoual à travers trois lignes de recherche complémentaires :
Envisagée d’abord comme une chambre noire vivante, elle devient le lieu d’une co-élaboration photographique, où les processus chimiques de l’argentique s’imprègnent de ceux du vivant. Perçue ensuite comme une polyphonie de voix, la forêt invite à décaler notre regard, à accueillir la complexité des formes de vie et à composer de nouveaux récits du paysage. Située enfin sur la ligne de partage des eaux, elle offre un terrain d’enquête privilégié pour comprendre le rôle des sols dans la structure des écosystèmes, suivre les circulations hydriques et faire de ce cheminement le fil conducteur narratif du récit photographique. À l’intersection de ces approches, la photographie devient un outil de perception — technique, écologique et poétique — qui permet de faire émerger les formes de cohabitation entre les vivants.
1. Une polyphonie de voix : décaler le regard, déplacer les récits
La forêt de l’Aigoual, dans sa complexité — futaies irrégulières, essences multiples, régénération spontanée — nous invite à un déplacement de nos cadres perceptifs. Elle désorganise toute posture d’observation distanciée. Y pénétrer, c’est être immergé, encerclé. La profusion végétale sature les images, déborde les limites du cadre, bouche la perspective. L’enchâssement infini de ses niveaux d’interaction nous renvoie à l’altérité radicale des formes de vie végétale et nous impose, par la même occasion, à une révision de nos gestes plastiques. La forêt nous met au défi de nous frayer de nouveaux chemins dans nos manières de faire, de fabriquer de la photographie.
Je souhaite répondre à cette invitation, m’engager dans ce dérèglement optique. En multipliant les points de vue, les échelles d’approche, les modalités d’interaction ; en déjouant les hiérarchies visuelles, en décentrant le regard, en perdant toute volonté de composition, je souhaite ouvrir un espace de
co-récit avec la forêt, penser la végétation sur le mode du réseau, et de cette façon, faire émerger d’autres récits du vivant.
2. Une chambre noire vivante : l’argentique comme prolongement des cycles de vie
La photographie argentique partage avec le végétal une logique de transformation chimique : elle procède de la lumière, du temps, du déplacement de la matière. En ce sens, elle résonne avec le processus de photosynthèse qu’emploient les végétaux pour se nourrir. À l’intérieur du sous-bois, la clarté provient du dehors. La lumière, tamisée par le feuillage, évoque le dispositif optique de la camera obscura. Je souhaite m’appuyer, me rapprocher de ces modalités de genèse photochimique. En expérimentant des procédés de tirage à partir de matières issues du territoire — eau acide des tourbières, végétaux, mycéliums — où en usant du sous-bois comme d’une chambre obscure, je souhaite faire de la forêt la co-autrice du récit photographique. Dans cette approche, la forêt de l’Aigoual agit non seulement comme sujet, mais aussi comme médium, laboratoire, catalyseur. Cette exploration, que je souhaite mener avec la bulle d’expertise que propose la résidence, permettra d’interroger les conditions mêmes de la fabrique de l’image.
3. La ligne de partage des eaux : une écriture hydrique du territoire
La forêt de l’Aigoual se situe sur une ligne de partage des eaux : Point de convergence et de divergence où des influences méditerranéenne, océanique et continentale nourrissent et sont alimentées par le territoire. À la fois sujette à un climat rude — sécheresse, épisodes cévenols, tornades— et résilient par sa multiplicité d’espèces — Hêtres, Sapins, Épicéas, Pins et Arboretums — la forêt de l’Aigoual est un modèle de résistance au changement climatique. Les sols — granites, schiste et calcaire — hébergent des écosystèmes différents qui cohabitent, dialoguent, négocient les uns avec les autres. Ce positionnement hydrogéographique en fait un territoire en tension où l’eau modèle les paysages, les écosystèmes, et conditionne les équilibres du vivant.
En faisant de l’eau le fil narratif du récit photographique, j’irai à la rencontre de ces différents milieux. Cette trame aquatique me permettra d’interroger les formes de coviabilité, les interdépendances à l’œuvre dans ce milieu forestier.
À travers cette recherche-création, il s’agira de proposer un portait mouvant de la forêt de l’Aigoual, entre archives matérielle et mémorielle. Les dispositifs photographiques envisagés — tirages organiques, procédés photosensibles co-développés, installation in-situ — seront pensés comme autant de tentatives de récit partagés avec le territoire.
En dialogue étroit avec les chercheurs et chercheuses, je souhaite approfondir les dimensions éthiques, esthétiques et politiques de ce travail. L’éclairage de la bulle d’expertise proposé permettra d’ancrer ce portrait de la forêt comme étant douée d’histoire, un bien commun marqué par les entreprises humaines, un foyer historique de résistance politique. La présence d’une critique telle que Danièle Meaux nourrira une réflexion sur l’acte photographique comme geste d’attention. La présence de l’artiste Céline Clanet, dont le regard sur le paysage forestier articule rigueur documentaire et sensibilité plastique, représente également un point d’appui fertile pour construire de nouvelles façon de penser la forêt.
Il s’agira, in fine et en écho au titre Imago, de construire un projet interrogeant nos propres capacités de transformation face au vivant.
Comment [re]poétiser le regard porté sur la forêt ? Que doit-on réinventer, reconfigurer dans nos façons d’habiter, de voir cet écosystème ?
Comment faire image avec les milieux que nous traversons ?







